Roi Lear mis en scène par André Engel vu par Françoise Néel-Menu
Atelier d’écriture critique, animé par Floriane Gaber, critique de théâtre
Odéon - Théâtre de l'Europe
L’ UNIVERS LEAR // LEAR UNIVERSAL
Sur les décombres du 20° siècle, un vaste plateau, studio de cinéma où se croisent les personnages derrière lesquels surgissent des êtres sortis de l’imaginaire des cinéastes
En ouvrant le plateau du théâtre, en en repoussant les limites, nous nous retrouvons dans un entrepôt d’une manufacture des années 30-40 où le bureau du patron n’est séparé des machines que par une mince cloison. C’est ainsi que la mise en espace incorpore les mondes divers des acteurs/ comédiens.
La poussière a recouvert le plateau, et les abats jour des lampadaires ; on soulève le drap blanc qui protégeait « de la poussière » le fauteuil directorial. C’est là que Lear distribue ses dernières cartes, partie de cartes où vont se raccrocher sans enthousiasme des joueurs qui semblent n’avoir rien à y gagner. L’affaire n’est plus prospère, les partenaires sont fatigués.
Le dernier voyage de Lear : une fin de monde. C’est avec les yeux de Lear que nous ferons ce dernier tour de plateau. C’est sa vision d’un monde qui se fige, se glace, se découpe et implose.
Un monde figé , comme Goneril et Regane , marionnettes articulées aux gestes raides et saccadés.
L’aînée des filles de Lear, Goneril, bourgeoise coincée prenant son « pied » en embrassant Edmond, est flanquée d’une sœur nymphomane qui minaude et aguiche tout ce qui passe ; toutes deux lancent des regards au public très appuyés et mécaniques. Même Cordélia la plus jeune ressemble à une poupée de porcelaine dont le ventre ne contiendrait qu’une ou deux phrases. Dans ce théatre de marionnettes les robes sont fluides, la chair des corps a disparu.
L’espace découpé, la plateforme supérieure, radeau de la méduse où Edgar-Tom s’est réfugié, couvre un foyer éclairé comme celui d’un théâtre à l’italienne où l’on jouerait une comédie, un vaudeville. On s’y fait rosser, empoisonner, Bourgogne y mange gloutonnement des tartines, les portes claquent les couples se font et se défont. Les tambours du Bronx découpent les séquences au passage de la lumière au noir. Un monde glacé, papier glacé. Si Tom a froid, Lear veut aussi avoir froid. Vision de l’enfance quand il se roule dans la neige pour oublier le pauvre père qu’il est devenu ; la neige est douce enveloppante, elle interrompt le voyage, elle arrête le cours du temps, elle renvoie à la pellicule des films, souvenir des Damnés et de Citizen Kane. Un monde qui implose : La tête de Lear implose. Le comédien Michel Piccoli tient sa tête à deux mains.
Toutes les forces sont dans le jeu de Piccoli qui concentre toute l’énergie de la mise en scène. Funiculi le fou n’a plus de joie ; Kent un homme invisible sans visage, Gloucester engoncé dans son col de fourrure a l’air paralysé avant même de devenir infirme. Et c’est le dernier baroud d’honneur : pétarade des armes à feu avant la fin du voyage.
Beaucoup de bruit… mais peu d’émotion partagée avec le public. Seul le souffle de Lear, vibrant, rauque, chantant anime passionnément le génie de Shakespeare.
Françoise Néel-Menu
L’ UNIVERS LEAR // LEAR UNIVERSAL
Sur les décombres du 20° siècle, un vaste plateau, studio de cinéma où se croisent les personnages derrière lesquels surgissent des êtres sortis de l’imaginaire des cinéastes
En ouvrant le plateau du théâtre, en en repoussant les limites, nous nous retrouvons dans un entrepôt d’une manufacture des années 30-40 où le bureau du patron n’est séparé des machines que par une mince cloison. C’est ainsi que la mise en espace incorpore les mondes divers des acteurs/ comédiens.
La poussière a recouvert le plateau, et les abats jour des lampadaires ; on soulève le drap blanc qui protégeait « de la poussière » le fauteuil directorial. C’est là que Lear distribue ses dernières cartes, partie de cartes où vont se raccrocher sans enthousiasme des joueurs qui semblent n’avoir rien à y gagner. L’affaire n’est plus prospère, les partenaires sont fatigués.
Le dernier voyage de Lear : une fin de monde. C’est avec les yeux de Lear que nous ferons ce dernier tour de plateau. C’est sa vision d’un monde qui se fige, se glace, se découpe et implose.
Un monde figé , comme Goneril et Regane , marionnettes articulées aux gestes raides et saccadés.
L’aînée des filles de Lear, Goneril, bourgeoise coincée prenant son « pied » en embrassant Edmond, est flanquée d’une sœur nymphomane qui minaude et aguiche tout ce qui passe ; toutes deux lancent des regards au public très appuyés et mécaniques. Même Cordélia la plus jeune ressemble à une poupée de porcelaine dont le ventre ne contiendrait qu’une ou deux phrases. Dans ce théatre de marionnettes les robes sont fluides, la chair des corps a disparu.
L’espace découpé, la plateforme supérieure, radeau de la méduse où Edgar-Tom s’est réfugié, couvre un foyer éclairé comme celui d’un théâtre à l’italienne où l’on jouerait une comédie, un vaudeville. On s’y fait rosser, empoisonner, Bourgogne y mange gloutonnement des tartines, les portes claquent les couples se font et se défont. Les tambours du Bronx découpent les séquences au passage de la lumière au noir. Un monde glacé, papier glacé. Si Tom a froid, Lear veut aussi avoir froid. Vision de l’enfance quand il se roule dans la neige pour oublier le pauvre père qu’il est devenu ; la neige est douce enveloppante, elle interrompt le voyage, elle arrête le cours du temps, elle renvoie à la pellicule des films, souvenir des Damnés et de Citizen Kane. Un monde qui implose : La tête de Lear implose. Le comédien Michel Piccoli tient sa tête à deux mains.
Toutes les forces sont dans le jeu de Piccoli qui concentre toute l’énergie de la mise en scène. Funiculi le fou n’a plus de joie ; Kent un homme invisible sans visage, Gloucester engoncé dans son col de fourrure a l’air paralysé avant même de devenir infirme. Et c’est le dernier baroud d’honneur : pétarade des armes à feu avant la fin du voyage.
Beaucoup de bruit… mais peu d’émotion partagée avec le public. Seul le souffle de Lear, vibrant, rauque, chantant anime passionnément le génie de Shakespeare.
Françoise Néel-Menu

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