Roi Lear mis en scène par André Engel vu par Catherine Lejealle
Atelier d’écriture critique, animé par Floriane Gaber, critique de théâtre .
Odéon - Théâtre de l'Europe
Michel Piccoli veut apprendre à Lear
Lear, roi, père, homme d’affaires mafieux, vieux fou orgueilleux plonge en 2 heures 40 son univers dans la folie destructrice
Après 14 ans de gestation, André Engel met en scène Michel Piccoli dans le rôle titre du Roi Lear. Une lecture inédite de la pièce transposée dans le monde mafieux des années 1930 et de la prohibition.
Une version réaliste et dépouillée André Engel nous offre une relecture inédite du Roi Lear, en démontrant que Shakespeare annonce Buchner, Beckett et même Von Horvath. Il y réussit parfaitement et s’appuie notamment sur un décor qui ressemble à celui du Jugement dernier de Von Horvath, qu’il avait monté l’année précédente dans cette même grande salle du théâtre de l’Odéon, pour notre plus grand plaisir. Le décor froid avec des rideaux métalliques, les docks, la neige, les corps hiératiques et filiformes des deux filles accentuent le climat glacial. L’aînée est drapée dans une robe fourreau qui souligne sa maigreur et met en valeur son ventre décharné et stérile, métonymie de l’aridité des sentiments filials. Dans ce décor austère, univers feutré des appartements privés, la barbarie familiale atteint des sommets de cruauté inégalée.
Plongée vers la folie en 2h40 Pour précipiter le dénouement apocalyptique, le metteur en scène densifie l’action en 2 heures 40, gommant l’importance de la folie du roi. Cette euphémisation du rôle titre permet un véritable travail choral où chaque rôle prend de l’importance. Michel Piccoli orchestre avec générosité cette troupe, laissant entendre chaque rôle, notamment le domestique Oswald, rôle mineur à la lecture. La symétrie des destins des pères, Lear et Gloucester, aussi aveugles l’un que l’autre prend toute son importance. Edmond et Edgar portent la même cravate, pour renforcer l’illusion des apparences. Il faut beaucoup de lucidité pour distinguer le bon grain de l’ivraie.
La tragédie atteint l’universalité André Engel transpose la pièce dans un décor 1930, avec des téléphones en bakélite, des médecins qui opèrent sous perfusion et un gramophone qui laisse entendre quelques notes de jazz. Lear n’est plus le roi primitif d’avant Jésus Christ qui erre échevelé dans la tempête, tel une bête sauvage mais un chef d’entreprise, habitué à donner des ordres en costume trois pièces. La dialectique n’est pas celle de la nature versus la culture mais celle de la démission des pères face à l’avidité des jeunes générations. Leur appétit de pouvoir conduit à des luttes intestines, engendrant, faute d’héritier, la perte de toute la famille. La tragédie du Roi Lear devient ainsi un conte universel qui se décline tant dans la sphère privée que dans le monde de l’entreprise et de la politique.
On se laisse volontiers entraîner dans cette version actualisée de l’œuvre de Shakespeare, avec ses sacs de jute « Lear and co » et la grande verrière « Lear – Entreprises and co ». Un Citizen Lear original qui fera incontestablement longtemps date. A ne manquer sous aucun prétexte.
Catherine Lejealle
Michel Piccoli veut apprendre à Lear
Lear, roi, père, homme d’affaires mafieux, vieux fou orgueilleux plonge en 2 heures 40 son univers dans la folie destructrice
Après 14 ans de gestation, André Engel met en scène Michel Piccoli dans le rôle titre du Roi Lear. Une lecture inédite de la pièce transposée dans le monde mafieux des années 1930 et de la prohibition.
Une version réaliste et dépouillée André Engel nous offre une relecture inédite du Roi Lear, en démontrant que Shakespeare annonce Buchner, Beckett et même Von Horvath. Il y réussit parfaitement et s’appuie notamment sur un décor qui ressemble à celui du Jugement dernier de Von Horvath, qu’il avait monté l’année précédente dans cette même grande salle du théâtre de l’Odéon, pour notre plus grand plaisir. Le décor froid avec des rideaux métalliques, les docks, la neige, les corps hiératiques et filiformes des deux filles accentuent le climat glacial. L’aînée est drapée dans une robe fourreau qui souligne sa maigreur et met en valeur son ventre décharné et stérile, métonymie de l’aridité des sentiments filials. Dans ce décor austère, univers feutré des appartements privés, la barbarie familiale atteint des sommets de cruauté inégalée.
Plongée vers la folie en 2h40 Pour précipiter le dénouement apocalyptique, le metteur en scène densifie l’action en 2 heures 40, gommant l’importance de la folie du roi. Cette euphémisation du rôle titre permet un véritable travail choral où chaque rôle prend de l’importance. Michel Piccoli orchestre avec générosité cette troupe, laissant entendre chaque rôle, notamment le domestique Oswald, rôle mineur à la lecture. La symétrie des destins des pères, Lear et Gloucester, aussi aveugles l’un que l’autre prend toute son importance. Edmond et Edgar portent la même cravate, pour renforcer l’illusion des apparences. Il faut beaucoup de lucidité pour distinguer le bon grain de l’ivraie.
La tragédie atteint l’universalité André Engel transpose la pièce dans un décor 1930, avec des téléphones en bakélite, des médecins qui opèrent sous perfusion et un gramophone qui laisse entendre quelques notes de jazz. Lear n’est plus le roi primitif d’avant Jésus Christ qui erre échevelé dans la tempête, tel une bête sauvage mais un chef d’entreprise, habitué à donner des ordres en costume trois pièces. La dialectique n’est pas celle de la nature versus la culture mais celle de la démission des pères face à l’avidité des jeunes générations. Leur appétit de pouvoir conduit à des luttes intestines, engendrant, faute d’héritier, la perte de toute la famille. La tragédie du Roi Lear devient ainsi un conte universel qui se décline tant dans la sphère privée que dans le monde de l’entreprise et de la politique.
On se laisse volontiers entraîner dans cette version actualisée de l’œuvre de Shakespeare, avec ses sacs de jute « Lear and co » et la grande verrière « Lear – Entreprises and co ». Un Citizen Lear original qui fera incontestablement longtemps date. A ne manquer sous aucun prétexte.
Catherine Lejealle

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